Pourquoi trop scroller te détruit. 🤯
Le scroll ne nous interdit rien. Il fait quelque chose de plus discret : il arrive juste avant. Avant l'idée, avant l'envie, avant la décision.

Il fut un temps, pas si lointain, où cinq minutes à attendre signifiaient réellement cinq minutes à attendre. On regardait par la fenêtre du train. On faisait les cent pas devant un rendez-vous. On traînait chez soi un dimanche après-midi sans avoir grand-chose de prévu. Il y avait des moments où, tout simplement, rien ne se passait.
On s'ennuyait.
L'ennui n'avait rien de particulièrement agréable. Mais il avait une propriété devenue assez rare : il laissait de la place. De la place pour laisser son esprit dériver, revenir sur une conversation, penser à quelqu'un, imaginer un projet ou se rappeler cette chose que l'on disait vouloir faire depuis des mois. Il suffisait parfois d'un peu trop de temps disponible pour finir par ouvrir un document, enfiler une paire de chaussures, appeler un ami ou commencer quelque chose sans avoir prévu de le faire.
La psychologie s'intéresse depuis longtemps à ces moments apparemment improductifs. Dans une étude publiée en 2014 dans le Creativity Research Journal, les psychologues Sandi Mann et Rebekah Cadman ont soumis des participants à des tâches volontairement ennuyeuses avant de leur demander de réaliser un exercice créatif. Ceux qui étaient passés par la phase d'ennui produisaient, dans certaines conditions, davantage d'idées. Les chercheuses évoquaient notamment le rôle possible de la rêverie et de la divagation mentale.
Deux ans plus tôt, une autre expérience menée par des chercheurs de l'Université de Californie avait déjà observé quelque chose de similaire : après une tâche suffisamment simple pour laisser l'esprit vagabonder, les participants trouvaient davantage de solutions à certains problèmes créatifs qu'après une activité exigeant toute leur attention.
Ce qui ne veut évidemment pas dire que s'ennuyer vingt minutes suffit à avoir une idée de génie. Mais cela rappelle quelque chose d'assez évident : une pensée nouvelle a besoin d'un endroit où apparaître.
Et cet endroit est désormais très disputé.
Aujourd'hui, les temps morts n'ont pas disparu de nos journées. Les trains sont toujours en retard, les files existent toujours et nos dimanches après-midi ne sont pas soudainement devenus passionnants. Ce qui a changé, c'est ce que nous faisons de ces moments. Au premier vide, la main descend vers la poche.
Instagram. TikTok. YouTube. X. Une vidéo de quinze secondes, puis une autre. Quelqu'un explique comment lancer son entreprise. Quelqu'un transforme son appartement. Quelqu'un prépare un marathon. Quelqu'un nous donne cinq habitudes pour être plus productif. En soi, c'est génial parce que ça inspire, mais cette pratique n'a pas que des qualités. Pourquoi ? Vingt minutes ont passé.
Le smartphone est devenu particulièrement doué pour une chose : faire en sorte que notre temps libre ne ressemble plus jamais vraiment à du temps libre.
Une étude publiée en 2020 dans la revue Computers in Human Behavior a examiné la manière dont les personnes utilisent leur smartphone pendant leurs loisirs. Elle montre que le téléphone sert notamment à réguler l'ennui, en donnant rapidement accès à des activités de divertissement, d'information ou d'interaction sociale dès qu'un moment vide apparaît. C'est pratique. C'est agréable. Et c'est précisément pour cela que le changement est si facile à manquer.
Car la question n'est pas seulement de savoir combien d'heures nous passons sur nos téléphones. Mais plutôt ce qui occupait ces heures auparavant. En 2025, des chercheurs ont demandé à 467 participants de bloquer l'accès à Internet depuis leur smartphone pendant deux semaines, tout en conservant les appels et les SMS. Le temps passé sur le téléphone a fortement diminué. Mais ce qui est intéressant, c'est ce qui a pris sa place : les participants ont notamment passé davantage de temps à voir d'autres personnes, à faire de l'exercice et à être dans la nature. Leur attention soutenue et leur bien-être se sont également améliorés. L'étude, publiée dans PNAS Nexus, est intitulée « Blocking mobile internet on smartphones improves sustained attention, mental health, and subjective well-being » et a été menée par des chercheurs de l'Université du Texas à Austin et de l'Université de Californie à San Francisco.
L'expérience ne prouve pas que sans Instagram nous lancerions tous une entreprise ou écririons un roman. Mais elle montre quelque chose de plus simple. Quand on libère du temps de cerveau, on finit généralement par en faire quelque chose.
C'est peut-être là que le scroll modifie silencieusement notre rapport à l'action. Il ne nous interdit rien. Il ne nous retire pas notre créativité. Il ne nous empêche pas physiquement de commencer ce projet dont nous parlons depuis six mois. Il fait quelque chose de beaucoup plus discret : il arrive juste avant. Il remplit les dix minutes pendant lesquelles l'idée aurait pu revenir. La demi-heure pendant laquelle on aurait pu commencer. Le trajet pendant lequel on aurait peut-être pris une décision.
Nous avons toujours du temps libre.
Nous sommes simplement devenus extrêmement efficaces pour ne plus jamais le laisser libre.
Mais alors, que faire pour en sortir ? La réponse n'est probablement pas de transformer son téléphone en ennemi, ni de s'imposer une détox digitale spectaculaire avant de revenir, quelques jours plus tard, à ses habitudes habituelles. On peut commencer plus modestement. Laisser son téléphone dans une autre pièce pendant une heure. Ne pas le sortir dans les files d'attente. Marcher sans écouteurs. Garder quelques moments de la journée suffisamment vides pour que quelque chose puisse y apparaître.
Ce ne sont pas des règles très impressionnantes. Elles ne promettent ni nouvelle vie ni concentration parfaite. Elles permettent simplement de retrouver une expérience devenue inhabituelle : ne pas savoir immédiatement quoi faire de son attention.
Au début, ce vide ressemble souvent à de l'ennui. Puis une pensée revient. Une envie. Une question. Parfois, rien du tout. Et c'est très bien aussi.
Car le but n'est pas de rendre chaque minute productive. C'est peut-être, plus simplement, de cesser de remplir automatiquement celles qui ne le sont pas. Le téléphone peut rester dans notre vie. Mais il n'a pas besoin d'être présent dans chaque interstice.




